Histoires personnelles, blog

Les suites de la colère

« – Les coïncidences, me dit mon ami, sont les pires ennemies de la vérité. »


Gaston Leroux, Le Mystère de la Chambre Jaune, 1907

Le jour de mon emménagement, j’ai convoqué autour de moi une armée d’amis fidèles, esclaves d’un jour et de mon caprice : vider mes cartons, ranger, investir cet espace neuf, pour mieux effacer la maison où nous vivions à quatre et où l’ombre d’un pendu se projetait dans chacune des pièces. Quand je lavais, cuisinais, nourrissais les filles, quand je regardais un film, quand j’ai jeté les vêtements du mort dans des sacs de courses pour les donner, quand j’ai rempli, un à un, seule ou accompagnée, les cartons. Une montagne de cartons remplis de livres, de vêtements, de vaisselle, de jouets, une masse à redistribuer et ranger dans notre nouveau lieu de vie. Le jour de mon emménagement, chacun a pris à cœur de rendre cet appartement confortable, propre et coquet. Peut-être que le mort s’était glissé dans un carton, peut-être qu’il avait envie d’emménager lui aussi dans un nouveau lieu de vie, pour y passer la mort, ou bien souhaitait-il prendre des nouvelles avant de faire le grand saut ? Ce jour-là, j’ai reçu un appel vidéo du téléphone du mort. Téléphone qui était éteint et rangé avec d’autres breloques dans ma chambre (des clés dont je ne savais pas l’utilité, un paquet de mouchoirs, une carte de fidélité de l’ancienne boulangerie, quelques photos de mon enfance, des livres en désordre, ma boîte de boules Quiès).
J’ai regardé mon téléphone les yeux vides, j’ai décroché, l’appel s’est arrêté. C’est tout. C’est tout. Pas de message vocal, pas de second appel, pas de message écrit, pas de courrier. Il n’y avait pas de mot aux pieds du pendu quand il s’est donné la mort, son téléphone a choisi de m’appeler alors que je voulais le laisser éternellement au bout de sa corde verte dans ma salle à la manger. Mais non, cette sorte d’esprit résiduel, de spectre dont le courage est aussi limité que sa capacité de communication se serait dit : « Tiens, passons un coup de fil, c’est le bon moment ». Pour quelle raison, au juste ? C’est très obscur : tu voulais prendre des nouvelles ? Me donner un conseil ? Faire un bisous en passant ? A la suite de quoi, quelques menus incidents techniques et logistiques ont eu lieu au fil des mois dans mon nouvel appartement : la perte mystérieuse des papiers de la voiture (qui, bien entendu, étaient rangés à leur place), des ampoules claquant les unes après les autres, un jouet sonore se déclenchant tout seul lorsque j’éteignais un plafonnier. Rien d’inquiétant, une accumulation agaçante de petits faits que quelques-uns pourraient qualifier d’événements légèrement surnaturels, voire paranormaux.

Les fantômes, vraiment, c’est non. Non non. Je les brûle. Je les écrase. je les enferme dans une bouteille remplie de leurs propres morves, ces ectoplasmes qui veulent envahir mon espace privé. Une ange au-dessus de mon épaule ? Une étoile dans le ciel ? Un esprit bienveillant toujours là pour moi ? Je t’en foutrais, de ces balivernes de comptoir, de ces mensonges pour se rassurer qu’une forme de vie existe après la mort ! Parce qu’est quand même ça, l’idée : la mort n’est pas la fin de la vie, elle serait un nouvel état. Tu parles d’une vie, c’est tellement enthousiasmant : pas de corps, pas de besoins physiques (tous les trucs sympas dans la vie sont quand même majoritairement physiques : manger, boire, baiser), à peine un nuage de gaz, personne ne te voit, personne ne te doute de ta présence ou alors il faut en avoir envie, pas moyen de communiquer… Sauf en pétant des ampoules, en s’incrustant sur des photos (toujours prises la nuit ou dans des endroits sombres et glauques comme un ancien sanatorium ou une église), en faisant tomber des objets ou en déclenchant des trucs électroniques chez toi. Un moyen de communication pas du tout flippant, donc. A quoi ça sert, bordel, de téléphoner, quand on est un fantôme ? Super agréable pour l’autre personne au bout du fil, qui n’a droit qu’aux emmerdes (parce que pardon, ça m’a coûté cher en ampoules) et flippe peut-être (franchement, les fantômes n’ont pas une image très positive dans la culture populaire). Alors qu’il suffirait, je sais pas moi, de prendre un stylo bic et de laisser un post-it ? De rendre des services (« Chéri, les papiers de la voiture sont cachés dans le tiroir sous un papier de l’école, bisous ») ? Le fantôme pourrait préparer l’apéro, le repas, descendre les poubelles ? Parce que sinon, quel est l’intérêt d’envoyer des « messages » incompréhensibles, je ne comprends pas, je ne comprends pas, je butte sur cette question, de la légitimité du fantôme. A venir t’envahir et à laisser des traces, comme un escargot quand il se déplace. Une morve bien gluante. Sauf qu’on ne déguste pas les fantômes avec de l’ail et du persil (cela dit, je ne mange pas d’escargot non plus). Il a besoin d’aide ? Il ne sait pas où il est ? Et de quel droit est-il là ? Quelle est la légitimité du fantôme à envahir nos intimités ? Je le vis comme une intrusion permanente. Quand je suis absente, le spectre du défunt se balade-t-il  dans mes robes ? Il renfile peut-être mes culottes, ouvre mon frigo d’un air désapprobateur… Se repose-t-il dans mon lit ? Fouille-t-il dans mes papiers ? Il me regarde quand je suis là avec un homme ? Est-ce qu’il se promène avec sa corde autour du cou, et profite de mon compte Netflix ? Les fantômes sont des corniauds, des délinquants, qui font squattent, les pieds sur le canapé (en visant mes ampoules avec un lance-pierre).
Les fantômes ont-ils le droit de venir nous susurrer à l’oreille leur mal-être ? Leur petit souci de passage dans l’au-delà ? Leur besoin d’apaisement ? Les vivants, ce sont eux qui ont droit au repos, non ? Qui ont droit au calme, à la sérénité ? Ce sont les vivant qui méritent de profiter de la vie. Les morts, restez entre vous. Jouez à la belote, si vous voulez. Ou même, soyez utiles : défendez la veuve et l’orphelin (hey, ça tombe bien, c’est ce que nous sommes, à la maison).
Pour être honnête, j’ai écouté les conseils avisés d’amis et de connaissances, chacun et chacune ayant des histoires personnelles très fortes en lien avec des proches décédés. Des histoires qui ébranlèrent mes bonnes vieilles certitudes, je l’admets. Et je n’entends pas ici remettre en cause ces histoires, parce que c’est important pour ces personnes, et qu’elles m’ont parlé doucement, sans injonction, sans vouloir à tout prix de me faire changer d’avis. On m’a dit de rester assise avec une bougie dans la main, la fenêtre ouverte. J’ai vraiment essayé, mais j’en ai vite eu marre d’essayer de penser à rien, alors j’ai préparé mentalement les menus de la semaine et pis j’ai fini par fumer une clope. Je n’ai absolument aucune patience pour attendre que les fantômes se manifestent, ou s’en aillent pendant que je fais brûler la bougie de secours en cas de panne électrique. Ce n’est pas  moi de faire un effort. Ce n’est pas moi le problème. Je suis la survivante. Je suis celle qui se tient debout. Je suis celle qui respire encore, qui chie, pisse, boit, mange, rote, baise, embrasse, cajole, habille, organise, improvise, promène, je suis la femme debout devant ses enfants et pas un résidu d’humain inutile. Désolée pour toi, cher mort, mais je ne t’aime pas.
Je ne leur laisse pas une chance, alors je les ignore. Ils n’existent pas. Des coïncidences malheureuses ne font pas des fantômes. Une fois les ampoules changées avec un bon voltage, en suivant les conseils de l’électricien, plus aucune n’a sauté. J’ai déplacé le puzzle sonore et il ne se déclenche plus. J’ai instauré un système de rangement de mes papiers, pas formidable mais suffisant. On peut décider de voir des signes, je les ignore, je ferme la porte et je file vivre ma vie. Il n’y a pas de vérité, des vérités, dans ma vérité, les morts sont morts (et ils nous foutent la paix).

Brûler des fantômes


[…]
« Je suis ce temple vide où tout culte a cessé
Sur l’inutile hôtel déserté par l’idole ;
Je suis le feu qui danse à l’âtre délaissé,
Le brasier qui n’échauffe rien, la torche folle… « 

[…]

Marie Nizet, La Torche, 1923

 

Et alors c’est terrible, ce bagage. Il est laid. Il a la tronche de la mort. Une femme avec la mort en sac à dos. Une femme de 40 ans avec deux enfants et un mort dans sa salle à manger. Tu l’envisages, toi, la vie, avec ce bagage dont le contenu dégueule à la moindre occasion ? Et le contenu, tu l’as vu le contenu ? Je fais quoi avec ce mort encombrant qui s’ajoute à mes autres morts ? Je lui créé un culte ? Je lui octroie une médaille du courage ? Je lui dresse un flambeau ? Ce mort, ce nuage au-dessus de ma tête, je dois le vénérer et le remercier de faire de moi ce que je suis aujourd’hui, une merde seule et gémissante ?  Pourquoi je dois garder cette marque à vie sur mon cœur ? Une marque au fer-rouge, « veuve » sur la peau.

Le quotidien avec ce bagage sur le dos. Se lever, préparer les petits-déjeuners, veiller à ne pas oublier le livre de la bibliothèque de l’école, aux couches et au change, à bien mettre les chaussures à Velcro et pas à lacets, sourire à l’auxiliaire de puériculture à la crèche, oui elle a bien mangé ce matin et elle a bien dormi même si elle a toussé, et partir à l’heure pour ne pas éveiller des soupçons de fainéantise, parce que je ne travaille pas, moi, j’ai tout mon temps, je peux regarder le temps passer seule sur le balcon de mon appartement en fumant des clopes et en buvant des cafés. Le soupçon de légitimité que tu as quand tu ne travailles pas et qui s’ajoute sur le bagage de la mort, et de l’isolement, et de la solitude, en plus de pas être une maman très sophistiquée, pas la femme de quarante ans aux cheveux ondulés et entretenus, ce soupçon pèse lourd comme les reproches que tu te fais le matin, le midi, le soir. Quand tu es restée sur le canapé à dormir, que tu ne t’es pas lavée, que tu as regardé ton téléphone dans la cour de l’école devant les autres parents qui discutent sortie scolaire et maladie infantile, droit dans leurs bottes sur leur trottinette, avec la mort derrière ton épaule qui te juge, et le lave-linge rempli qui te regarde en te disant « mais qu’est-ce que tu fous, bordel ? ». Mais vis, vis, c’est pas ta faute, mais vis, quoi, profite, tu vas voir, prends du temps pour toi, ça va aller, ça passera, tu verras, tout recommencera, mais je veux vivre, moi, j’ai rien demandé, jusqu’ici ça passait crème. S’agit juste de faire avec. Tu ferais avec, toi ? Et je représente quoi, dans ce tas de merdier qu’est la société, ce tas de morts et de dépressions, et de maladies, et de solitudes qui s’empilent et qui croissent et qui s’affrontent, je suis quoi, ce petit point qui essaie de s’accrocher désespérément aux wagons. Un petit entre deux états. Une femme, une mère.
Alors quoi ! Il s’agirait de ne plus être, il s’agirait que je cesse de vivre, il ne s’agirait que d’être une mère, une maman, un objet maternisant, du lait jaillissant des seins jusqu’aux lèvres, la maternité conquérante, un corps de mère, mais plus un corps de femme, plus une femme à aimer, juste un fantasme. Une veuve. Une maman. Une maman et une veuve. Un animal à deux têtes. Alors quoi, voilà, je ne suis plus ce que j’étais et je ne veux pas être celle qu’on veut que je sois. Un corps social non identifié, un parent isolé, je ne suis plus qu’une entité dévastée, coincée dans une solitude monstrueuse. Une monstrueuse, ogresse solitude, chevillée au corps, comme une amoureuse collante qui me lécherait la gueule le matin, le midi, le soir, sans me donner un souffle d’air ni l’ombre d’une respiration. Alors quoi, ça y est, c’est fini, ton souffle sur ma peau, les cheveux emmêlés, ta langue, les haleines chaudes et les corps haletants, la surprise et le plaisir, la peur, l’excitation, mais quoi, moi, je les veux, les caresses, la maladresse, le rire, le silence et l’émotion, je veux le cœur battant et l’instant figé, l’éternité d’un baiser, je veux exister, je veux écouter, je veux exciter, je veux la peau et la salive et la transpiration, je veux le doute et la joie, je veux que ça soit raté et qu’on recommence, je veux qu’on s’en foute. Je veux me réveiller un matin et ne pas être seule dans mon lit, je veux ça une fois, juste une, dormir, sans au bout de la nuit le réveil en solitaire.

Je veux un réveil au moment sans repenser à une corde verte et des charentaises au sol, sans penser  à la paire de lunettes rangée avec les cartes de condoléances, sans penser à ce qu’a été cette vie mais en fixant la ligne d’horizon du présent. Viens un peu avec moi, reste. Sans nos fantômes, ces fils de mort, là, eux, je les veux enterrés, ou envolés ou brûlés. Brûlons des fantômes. Brûlons la tristesse et la colère et l’incompréhension et les regrets, dans une grande fête païenne de la nouvelle vie. 

Comment traverser la foule

Spirit of my silence I can hear you, but I’m afraid to be near you

And I don’t know where to begin

And I don’t know where to begin

Sufjan Stevens, Death With Dignity

J’avais envie d’écrire un livre pour tout raconter, un livre grave et léger, plein d’autodérision, de pirouettes intellectuelles, d’interpellations, de questionnements, une sorte de stand up couché sur le papier, on m’aurait invitée dans des émissions de radio pour rire avec moi et dire « mais quel courage aussi ! ». Je veux écrire un livre et être dans la lumière, pour regonfler mon ego.

Mais je ne sais pas comment commencer ce putain de livre. Ce putain de bouquin. Je ne sais pas comment l’écrire. Je ne sais pas ce qui compte le plus : un cœur qui bat ou un homme pendu, un homme pendu dans ma salle à manger, un homme pendu en charentaises, des charentaises à la mode, grises et rouges, un homme pendu dans ma salle à manger en charentaises dans ma salle à manger en charentaises à la mode, avec ses lunettes encore sur le nez, pendu dans ma salle à manger, une corde verte accrochée à l’escalier, accrochée avec un de ces petits bidules d’escalade, qu’on achète au magasin de sports, même lorsqu’on ne fait pas d’escalade, un mousqueton, un objet qui doit représenter la sécurité pour celui qui escalade, un objet rassurant, une corde verte, des charentaises, les lunettes, l’escalier. Le mur jaune, les cadeaux de Noël dans ma main, la corde verte, le chien dans l’escalier, la barrière de sécurité fermée, l’immobilité, la lumière allumée, les charentaises, les lunettes. Je ne sais pas ce que j’ai fait, hurler, poser les cadeaux, je sais qu’avant de les poser sur le tapis de jeu de ma fille de cinq mois par terre, j’ai vérifié qu’elle était absente, mais je ne sais plus à quel moment j’ai crié, j’ai ouvert la porte en l’appelant par son nom, en espérant qu’il réponde, parce qu’il ne répondait pas à mes messages et je suis rentrée plus tôt parce que d’habitude il répondait à mes messages mais là il ne répondait pas à mes messages, et j’étais dans les magasins de jouets à faire des choix seule dans les magasins remplis de grands-parents agacés et de parents fatigués et nous n’étions qu’un mardi vingt jours avant Noël, et il faisait beau et pas très froid, il faisait beau, la lumière était allumée, le chien était dans l’escalier derrière la barrière de sécurité, j’ai acheté les cadeaux de Noël des filles, tu devais attendre les ouvriers pour la gouttière, tu étais seul à la maison, en chaussons, tu as fumé une cigarette à la cave, tu as trouvé la corde verte, tu as trouvé le mousqueton, l’escabeau était sorti, l’escabeau était sorti parce que je voulais accrocher un mobile au plafond, un petit mobile pour les filles, avec des pompons roses, un mobile que j’avais fait, quand je remplissais mes heures de chômage en fabriquant des objets, tu étais dans la salle à manger, pendu à l’escalier, avec tes chaussons, tes lunettes sur le nez.

J’ai hurlé, j’ai appelé au secours, j’avais mon téléphone, les pompiers sont arrivés, avant eux la voisine, et son fils, et le pharmacien, j’étais sur le trottoir je ne suis pas entrée dans la maison, une passante s’est arrêtée, elle était indiscrète, elle disait : « ça va aller, votre mari va bien aller, les pompiers arrivent, que s’est-t-il passé », je savais que tout était fini, tu avais le visage inerte, tes chaussons aux pieds, les lunettes sur le nez, j’étais sur le trottoir, je pensais que rien de ce qui était en train de se passer n’était réel, ce n’était pas possible, c’était un film un peu, se suicider pendant que je faisais les achats de Noël, c’est absurde, complètement con, même pas sympa du tout en fait, je suis en colère aussi, et j’ai peur, très peur, je pense à mes filles. A. et S. Elles ont deux ans et demi et cinq mois. Elles sont deux minuscules êtres humains, deux petites filles heureuses, inconscientes, qu’il faut protéger, aimer, chérir c’est plus que la prunelle de mes yeux c’est plus que ma chair, ces deux enfants qui sont des personnes à qui l’on vient d’arracher une partie du cœur, et je dois retrouver cette partie, en fabriquer une autre au mieux, remplacer ce qui manque, trouver un substitut, et je me dis alors qu’elles vont me détester, elles me détesteront, toujours. On m’a dit un jour que les enfants avaient le droit de ne pas aimer leurs parents, que ce n’était pas pour cette raison qu’on faisait des enfants. J’étais confrontée à une telle solitude, un immense et profond trou noir à ce moment-là, il fallait vivre sans lui, et sans l’amour de mes filles, et je tapais sur le mur en pleurant, il fallait appeler la nounou, appeler un copain pour aller chercher les filles chez la nounou, et les faire garder, et penser au chien qui ne peut pas rester là, et penser au médicament pour A., elle doit le prendre tous les matins et tous les soirs, et prévenir mon père, et prévenir la famille de Stéphane, prévenir les amis les plus proches, pour m’accompagner là tout de suite, alors que Stéphane est déposé sur le canapé, que les pompiers ont cessé d’essayer de le réanimer, qu’il est installé sur mon canapé sous ma couette, les chaussons sont par-terre, le pantalon a été découpé, ou le pull-over, je ne sais plus, et la voisine a déjà appelé les pompes funèbres, elle me dit : « Je ne sais pas si j’ai bien fait, elles sont au bout de la rue », et je dis « oui oui bien sûr, merci », et les amis sont là, la police ensuite. Je parle à Stéphane allongé sur le canapé : « Pourquoi tu as fait ça ? », mais je ne le touche pas, jamais, non, toucher les morts ça me dégoûte profondément. Quand j’étais petite fille, enfin j’avais onze ou douze ans, mon grand-père est mort, le père de mon père, nous étions allés le voir en famille à la morgue de la clinique où il était décédé. C’est la clinique où mes sœurs, mon frère jumeau et moi-même étions nés. Le bâtiment n’existe plus de nos jours. Mon grand-père reposait dans un salle glacée, il avait le teint jaune, ma tante pleurait, et l’un après l’autre, les membres de ma famille sont allés l’embrasser sur la joue. Je trouvais cela vraiment dégoûtant, toutes ces salives mélangées sur la joue jaune de Papounet -c’est ainsi qu’on l’appelait, même s’il m’avait demandé que nous l’appelions « Dad », ce qui nous avait fait beaucoup rire- et son teint jaune m’effrayait aussi, j’ai regardé ma mère et elle a compris, elle m’a dit que je n’étais pas obligée. Quand j’ai vu Stéphane, pendu, une corde verte d’escalade autour du cou, fixée à la rambarde de l’escalier, son teint déjà jaune, immobile, j’ai compris tout de suite, je ne me suis pas approchée, je ne pouvais pas, je déteste les choses mortes, même les mouches mortes me dégoûtent, elles étaient en vie et hop, c’est fini, elles sont par terre, elles ne volent plus. Je ne sais pas si la mort me fait peur, les choses mortes me font peur. Et puis tout ce qui entoure la mort est pénible, long, compliqué. Il faut attendre, répondre à des questions, on va fumer dehors, dans la cours où il fait un froid de gueux, nous sommes le 5 décembre, il fait vraiment froid, j’ai mal au dos, je suis pliée, une longue douleur, je prends un Doliprane, je voudrais pouvoir dormir et me réveiller dans trois mois, bien au chaud, dans un lit moelleux, mes filles à côté de moi, au printemps naissant. Mais je suis dans la cour, il y a la police, ils sont dans la maison, un ami est venu chercher des affaires pour les filles et prendre le chien, je fume des cigarettes. Et puis il faut attendre le médecin légiste, nous attendons dans la rue, devant la maison, le quartier entier nous regarde. La boulangère apporte des petits pains. Ils sont très gentils dans cette boulangerie où l’on peut aussi acheter du vrac, des savons produits localement et des petits objets d’art. Le pain est très bon, c’est du bio, c’est cher mais nous étions contents que la boulangerie ouvre, ça met de la vie dans le quartier et nous pouvions acheter du bon pain sans aller dans le centre de la ville. Je suis avec mon sachet de petits pains, je ne sais pas quoi en faire. Le médecin légiste est coincé dans les bouchons à Lille, il estenviron 17h, ou plus, il fait nuit, le médecin légiste arrive, tout dure longtemps, très longtemps, j’ai froid, j’ai encore mal au dos, je voudrais être avec mes filles, je sais qu’elles vont bien, je voudrais que tout soit terminé, être au printemps, être loin, être dans un monde parallèle où on ne se pend pas dans la salle à manger, je n’en reviens pas. Le médecin légiste ne demandera pas d’autopsie, je suis soulagée, ça peut prendre du temps, retarder les obsèques. La police s’en va. Le monsieur des pompes funèbres arrive, tout s’enchaîne, je vais choisir des vêtements, un jean, une chemise rouge à carreaux, un gilet gris qu’il aimait.

Les pompes funèbres emportent le corps de Stéphane. Mon amie Maryse, qui est là depuis des heures me semble-t-il, fume avec moi dehors.