Histoires personnelles, blog

VIII – Plomb

« Danser est le fin mot de vivre, et c’est par danser soi-même que l’on peut simplement connaître quoi que ce soit… Il faut s’approcher en dansant, il faut s’approcher en dansant… qui n’a pas compris ça ne connaîtra rien de rien. »
Orchestre Tout Puissant Marcel DuchampDanser par Soi-Même, 2018

Nous sommes retenus dans le sol par les pieds, qui possèdent comme des racines profondes. A chacun de nos pas, nous déplaçons un monde qui s’ébroue avec lenteur et difficulté, nos épaules sont rentrées, l’échine est courbée, la tête est baissée, aucune image n’est plus déprimante que la nôtre, nous sommes Affliction, Détresse, Suffocation et Angoisse. Si la dépression est une personne, elle serait nous. enfin c’est ce que nous pensons, sois sage ô la douleur laisse moi pisser tranquillement et va voir ailleurs si tu peux pas aller cueillir les fleurs de la vie. Pour mettre fin à cet état de mort lente, nous expérimentons toutes les solutions que les docteurs, médecins spécialisés, amis, spécialistes anonymes et fin connaisseurs de la dépression livrent facilement à qui veut bien les écouter. Un guide de survie au monde.
Régimes, les plus évidents : Nous n’en avions pas assez des pilules, des psychothérapies, des analyses, et après la sophrologie, le yoga, la luminothérapie, la chromatothérapie, la médiation de pleine conscience, la course à pieds, la randonnée, le taï chi, nous sommes partis en voyage. Tout quitter. Faire une pause. Changer. L’air. L’atmosphère. Un changement intérieur a été ajouté dans la liste des thérapies à suivre. Nous avons déplacé nos meubles, nous avons trié nos affaires, gardant les objets sensibles, évoquant des souvenirs joyeux, nous avons conservé auprès de nous les jolies choses du passé, les gadgets pratiques, le simple et l’efficace : nous avons nettoyé, jeté, brûlé, exorcisé. Résultats à faible portée, efficacité passagère, excitation éphémère, mais fatigue qui s’installe. Nous changeons, le monde ne change pas.
Régime, radicalisme : Nous avons démissionné, nous nous sommes reconvertis, nous avons abandonné nos ambitions, les illusions professionnelles, nous avons laissé de côté une carrière, et nous avons vendu notre maison, nous avons changé d’amis, nous avons modifié notre régime alimentaire (éliminant gluten, sucre, gras, alcool, glyphosate, pesticides, viande), nous avons arrêté la cigarette, nous avons éteint les écrans après vingt heures, nous avons débuté le tricot et le crochet, la broderie et la peinture sur soie, le macramé et le coloriage, nous nous sommes lancés le défi de ne plus nous ronger les ongles. Les résultats sont plus mitigés chez les sujets qui tremblent en jetant des regards fous autour d’eux en se cachant de la lumière, recherchant les coins les plus sombres pour s’asseoir, mains sur les oreilles et yeux fermés.
Tentative de nouveau régime, objectif : perdre le poids sur nos épaules. Une nouvelle formule réputée infaillible, et garantie sans effet secondaire.
Moyens : Attirer à nous des hommes choisis et attractifs, permettant d’en apprendre plus sur  eux (les hommes, ce qu’ils sont, comment ils nous comprennent, s’ils cherchent à comprendre, à aimer), et baiser un maximum, pour libérer l’énergie qui bouillonne en bas du ventre.
Bilan  : au lieu d’agir sur notre dépression sévère, ce régime a écrabouillé notre moral  – moral déjà ratatiné, voire complètement réduit en miettes par des années de disette affective- en le transformant en cailloux dans nos poches, dès lors que nous avons décidé de le débuter.
Note : Nous avons cédé à nos propres chants des sirènes, en essayant une énième méthode que nous espérions miraculeuse, que nous avions instinctivement, sauvagement et rageusement chevillée au  corps, qui nous a demandé de foncer droit devant nous, méthode qui devait transformer la sensation de mourir à l’intérieur en sérénité. Mais l’échec est relatif et nous préférons prolonger l’expérience, certains effets secondaires n’étant pas négligeables (orgasmes) (notre mère nous disait pourtant que « l’orgasme, cela n’existe pas, ma fille », mais la méthode de recherche utilisée excluait sans doute la reproductibilité et ne peut être considérée comme valide).

Régime, compléments naturels : l’apport d’éléments dits sains, accompagnés d’une philosophie de la bienveillance et du bonheur (leçon 1 : « Souris aux inconnus, tu ne sais pas si leur sourire ne va pas te guérir »), valériane, millepertuis, camomille, safran, ginseng, lavande, fleurs de Bach, jus de légumes, nous avons adopté la cuisson vapeur et avons éliminé toutes les graisses, nous buvons de l’eau toutes les heures et des tisanes en nous exposant avec modération au soleil, nous alternons les Oméga 3, la vitamine D, le rhodolia, les gélules de fer et de magnésium marin. Vous avez aussi testé : le gi gonq, le reiki, l’hypnose et la thérapie par les souvenirs. Nous avons éliminé toutes les sources d’ondes, les forces électriques, les poussières magnétiques et les gaz toxiques. Nous nous réveillons tous les matins, avant le lever du soleil, en nous forçant à avoir une pensée positive, pour ensuite marcher quinze minutes minimum en ouvrant tous nos sens au maximum et en nous obligeant à ne pas penser, enfin si, à penser que cette journée devra être exceptionnelle ou ne sera pas, parce que se dire que la vie est belle, c’est une façon de la rendre belle, que la vie est dure parce que nous décidons qu’elle l’est et nous chassons les idées noires à coups de pensées sirupeuses comme du sirop de grenadine et nous ne choisissons que le verre à moitié plein et que ça passera bordel, ça passera parce que ça doit passer. Mais bordel, c’est chiant quand même de devoir sourire à la vie, c’est chiant ce verre à moitié plein, l’optimiste mes couilles alors que la vie est un gros tas de purin déposé devant notre porte chaque matin, qu’on préférerait y foutre un grand coup de pied en hurlant comme un con au lieu de sourire devant les emmerdes comme si montrer ses dents avec les bras grands ouverts et le regard angélique allait chasser ses saloperies d’emmerdes de nos vies, c’est chiant de mettre un mouchoir sur notre poing serré, de garder nos mâchoires crispées à force de sourire, avec des crampes aux jambes à force de devoir avancer alors que nous voudrions dormir.
Moi j’arrête les cons. Leurs conseils de cons aussi. Prends ta dépression par la main et vas boire un coup. La stratégie de survie c’est pas un régime exclusif de recentrage dans le monde des vivants, c’est comment vivre dans le monde des morts. C’est parce qu’on meurt un jour que la vie est marrante, on a droit de la rater un peu, d’avoir des temps foirés, bancals, parce que la perfection c’est chiant et la sérénité c’est pour les morts.
Nos stratégie de survie, elles ont le poing levé et l’estomac retourné, les lèvres hargneuses et les yeux fixés droit devant, elle nous permettent d’ignorer, marchant nonchalamment sur le trottoir, à quelques pas de vous, ou vous regardant le sourire en coin, assis en terrasse, lorsque vous arrivez à sortir de chez vous, cette sale bande : l’Auto-Dépréciation, l’Affaiblissement, la Malchance, la Déchéance, la Flétrissure et l’Indignité. On les croise souvent, lorsque nous croyons avoir réalisé avec succès notre examen de bonne conscience, une bonne conscience devant être joyeuse, heureuse de son sort, nous permettant de porter un regard optimiste, OPTIMISTE, sur son sort et avoir la plainte en horreur. Nous apercevons un de nos vieux ennemis, nous savons que avons échoué dans nos tentatives à être légers comme une bulle de savon et nous sommes lourds comme un kilogramme de plomb. Mais nous tirons à balles réelles.

 

VII- Vingt-et-une heures vingt-huit

« All day I’ve been wondering / What is inside of me, / Who can I blame for it? »

Amanda Palmer,  Runs in the Family, album « Who Killed Amanda Palmer? », 2008

 

 

Il est vingt-et-une heures vingt-huit.  Elle a vérifié une dernière fois l’heure sur son téléphone, elle a éteint les lumières, elle s’est lavée les dents et a retiré le maquillage de son visage sans vraiment le regarder. Personne ne la regarde, elle ne se regarde plus. Vingt-et-une heure vingt-huit, elle est couchée et écoute une émission radio au sujet de l’optimisation fiscale, ou peut-être est-il question de la fiscalité en Europe, elle ne sait pas vraiment parce que elle se souvient, ce soir. Cinq ans, huit mois, quatre jours et quelques heures auparavant, elle avait rencontré S. et elle laisse parfois son esprit jouer avec le souvenir de cette soirée. Oh, une soirée d’une simplicité extrême, banale, qu’elle prendra plaisir à raconter à ses filles quand elles seront grandes. Il est vingt-et-une heures vingt-huit et elle repense à cette soirée, il y a cinq ans, huit mois, quatre jours et quelques heures.
Il avait ouvert la porte du bar entièrement boisé, les joues un peu rouges, elle, elle s’était installée au bar et patientait avec un verre de vin blanc. Une robe noire, des collants verts, cheveux courts. Il portait une veste noire pas très bien coupée, une chemise blanche à jabots et de curieuses chaussures noires extrêmement pointues. Les cheveux longs étaient attachés en une queue de cheval qui descendait jusqu’aux fesses.
– Désolé pour le retard, je n’ai pas réussi à me garer ! J’arrive directement du travail.
– Oh, ça va, tu n’as pas beaucoup de retard, ne t’en fais pas ! Que prends-tu ?
– Un Coca, pour commencer, parce que j’ai déjeuné dans un restaurant gastronomique avec un client ce midi, et on a bu un peu…
Il avait commandé son Coca, elle pensait que ça n’irait pas, elle allait boire seule, c’était idiot, en plus elle voulait une bière, d’habitude elle buvait de la bière, c’était stupide. Il avait reposé le verre et s’adressait au serveur. « Pardon, il n’y a pas de bulle dans ce Coca, ah ah, vous pouvez me le changer ? Merci. » Elle rougit. Pourquoi faisait-il ça ? Il étai arrivé en retard, il demandait un Coca, c’est un bar, il était dix-neuf heures, elle tiquait. Elle n’aimait pas trop ça. Le pinaillage. Pour des bulles. Mais peut-être que c’était la marque de quelqu’un qui savait ce qu’il voulait. Ou le signe de quelqu’un qui avait besoin de s’affirmer, où qu’il fut, quelle que fut la situation dans laquelle il se trouvait. Un besoin de rappeler au monde que ses besoins étaient importants, que sa demande comptait, qu’il avait le droit de le faire savoir. Il était resté poli, avait souri, en avait un peu trop fait, ce n’était qu’un soda, ce n’était qu’un café pas terrible, et c’était aussi peut-être une façon de masquer son malaise.
Il est bientôt vingt-deux heures, l’émission de radio est finie, elle hésite, cherche son livre sous la couette, elle doit retrouver la page : elle s’est encore endormie dessus, au bout de quelques lignes. Elle a passé la soirée à ranger les jouets : les perles à enfiler dans la petite boîte, les aimants animaux dans une autre, les instruments de musique dans le tiroir sous le buffet. C’est S. qui avait fabriqué trois tiroirs à roulettes pour ranger les jouets. Les puzzles dans le premier, avec les cubes ; les balles dans celui du milieu, et les instruments dans le dernier. Elle a remis le petit train qui roule sans pile dans sa caisse, la dînette en bois a été replacée dans la cuisine. Dans le bureau, les gommettes et un feutre. Dans l’entrée, deux paires de chaussures traînaient avec leurs chaussettes. Elle a accroché la petite veste en jean sur le porte-manteau également fabriqué par S. pour l’ancienne maison.
Il y a cinq ans, huit mois, quatre heures et quelques heures, elle avait fini par se laisser séduire par le rire franc, le regard brillant et les lunettes de myope de S., ils avaient parlé de livres et de musique, de concerts, de leur boulot, de leur vie amoureuse ratée, des échecs.
– Je ne cherche pas un père pour mes futurs enfants, hein ! lança-t-elle quand ils avaient abordé la question des enfants, pourquoi ils n’étaient pas des parents pour l’instant.
Elle avait balancé ça de la même manière qu’un homme politique promettrait de supprimer la pauvreté, sans y croire une seconde. Parce que leurs enfants, elle le sut à l’instant, seraient beaux, courageux, drôles, futés. Finalement, il avait pris une bière, elle avait repris du vin, et ils s’étaient quittés vers vingt-trois heures, ils ne s’étaient pas embrassés mais avaient prévu d’aller au cinéma la semaine d’après. Il avait une entreprise, « conseil », il était spécialisé en informatique, les ordinateurs, la sécurité, elle avait hoché la tête, comme si elle savait très bien ce dont il était question, elle qui ne travaillait plus et n’aimait même plus vraiment ça. Elle avait épuisé toute l’énergie qu’elle pouvait dépenser en une vie de travail en quelques années. Lui était du genre rebondissant, confiant, pas inquiet, pensait-elle, une bonne grosse épaule rien que pour elle.
Il avaient fait rencontre sur un site dédié aux célibataires qui recherchaient une solution durable à leur petit souci de solitude amoureuse. Elle n’avait pas beaucoup progressé. « Je ne devrais sans doute pas écrire « pas bonne à marier » sur mon profil, mais au-moins, ça m’évite tous les lourdauds qui cherchent une femme pour leur faire la popote et repasser leurs chemises », expliqua-t-elle en riant, le rire était de trop, pensa-t-elle sur le moment. En lui racontant ça, elle essayait de savoir s’il attendait d’une femme qu’elle soit sa mère. « Je n’ai jamais laissé personne repasser mes chemises », répondit-il. Ouf. Il avait l’air dégourdi. Oui, c’est ce qu’elle espérait d’un homme de 34 ans, mais elle-même n’était pas si dégourdie. Elle ne pouvait pas revendiquer grand’chose. Pas une grande intelligence, pas une volonté de fer, pas une énergie à soulever une montagne, parce que, bien souvent, on déplaçait des montagnes pour y trouver une souris en-dessous, et que rien ne servait à rien. Mais ça, elle ne l’avait pas dit. Avoir l’air drôle et gueularde avait l’air suffisant. Au fond du bar, un groupe d’étudiantes testaient toutes les bières pressions. Il avait été barman, « dans un grand hôtel cinq étoiles », avait-il souligné, assez fier de son parcours. Il était passé par un Bac professionnel, avait aussi passé un Bac général, puis avait étudié la sociologie, l’histoire, pour finalement travailler dans l’informatique, plus précisément en sécurité informatique. Il avait envie de fabriquer sa propre maison, de voir la mer du Japon, de se marier à Las Vegas, c’était beaucoup d’informations en quatre heures de bavardages, mais il parlait autant qu’il avait eu de vies. 


Vingt-trois heures huit minutes, cinq ans, huit mois, quatre jours, des heures plus tard.

VI – La passe de la mort

« La seule réalité pour moi, ce sont mes sensations. »


Fernando Pessoa,  Le Livre de l’Intranquillité

 

Il est mort. Il a pris une corde verte, l’escabeau, a enfermé le chien dans les escaliers, il a agi, il a attendu que je ne sois plus là, il n’a pas mangé son sandwich qu’il avait pris pour son déjeuner. Et il est mort. Et je l’ai trouvé. Et il fallait prendre sur moi. « Prends sur toi ». Je suis au téléphone, le lendemain du décès, et tout est insurmontable, au bout du fil, une voix familière pas très chaleureuse, mais qui peut l’être à ce moment-là m’enjoint de « prendre sur moi ». Il fallait traverser l’événement comme si  demain était un autre jour et que ce demain était aujourd’hui. Il fallait cadenasser le cerveau, boucher les orifices, empêcher quoi ce soit d’entrer comme de sortir. Le souffle coupé. Droit devant, pas de vent, pas d’eau, pas de chaleur, juste un pont suspendu entre maintenant et après, un pont qui semble sans fin.
J’ai choisi de traverser, je me suis assise sur le sol froid de la salle à manger, et j’ai pris une longue et puissante respiration, retenant ensuite le souffle. Une inspiration de quatre secondes, retenir l’air huit secondes, expirer pendant douze secondes. La psychologue avait dit ça. Pour chasser les angoisses et, parait-il, me concentrer sur l’instant présent. J’ai croisé les doigts avec mon cœur, et, doucement, sans crainte, j’ai enfoncé mes mains dans la chair palpitante. Le sang et la chair ont fondu, se transformant en une matière gluante, rosâtre et chaude, qui a d’abord entouré ma main, puis mon avant-bras, sur lequel les poils se dressaient avant d’être enveloppés. La matière vivante a ensuite pris mon bras, mon biceps hoquetant sous la sensation, puis l’épaule, la gorge. Ma poitrine a été rapidement enduite, puis le bras gauche, le reste du torse, le nombril a disparu sous une épaisse couche de matière, mes hanches, mon sexe, les cuisses, les genoux, les mollets, les pieds, jusqu’aux deux talons. Le dos n’était pas épargné, mes fesses étaient visqueuses. Le cœur fondu avait également recouvert ma nuque, mes oreilles, mes cheveux, aplatis par la matière. Il ne restait que mes yeux, mon nez, ma bouche, mais rapidement ils furent recouverts également, empaquetés par la glaise. Je restais suspendue. Je ne pensais plus. Je ne sentais ni gêne, ni froid, ni chaud.
La glaise a poursuivit le tour de mon corps, pénétrant par la bouche. Elle a tout de suite pris place dans mon crâne, ne laissant aucune place, elle est descendue par la gorge. Muscles, organes, chairs, nerfs, cellules, se sont confondu avec la matière qui m’avait totalement envahie, me laissant une forme humaine mais monstrueuse. Mes doigts sont toujours croisés et agrippent mon cœur, un palpitant éteint, sans intérêt, qui ne sert plus à rien. Ne reste qu’un corps qui n’a rien d’humain, un cerveau vide, ma langue est enfoncée dans ma gorge, mes oreilles sont bouchées, et je ne suis plus qu’une femme hideuse mais que la vie a décidé de ne pas quitter. Et, petit à petit, chaque millimètre de la matière visqueuse se transforma, se durcit, bien entendu la matière vivante n’était pas destinée à me réchauffer mais à me protéger. Un jour, un ophtalmologue m’a annoncé que ma cornée était « un mur de béton armé ». C’est ainsi que je me sentais désormais. Je n’avais plus de vie mais j’étais vivante.
Je me suis endormie, sur le sol de la salle à manger, et sans doute suis-je restée là de longues heures, immobile, reposant dans ce nouveau corps. Dans mon sommeil, j’ai retrouvé une ville dans laquelle je me retrouve souvent dans mes rêves. Elle est protéiforme : parfois ville côtière avec une plage bondée, effrayante, aux marées violentes et au soleil de plomb, un port de plaisance, des vendeurs de glaces, ou ville métropole, immense, avec son métro et ses avenues sans fin, un tramway silencieux et un centre commercial gigantesque où je me perds souvent, courant entre un cinéma (où je ne choisis jamais de film), des boutiques de vêtements et des sandwicheries étranges. C’est parfois une ville de parcs, avec des collines, de grandes maisons anciennes, des friches industrielles sèches et une ancienne carrière de pierre. La ville se rétrécit parfois et j’apprécie les balades dans des rues exigus, aux façades anciennes et aux appartements étroits. J’ai plusieurs fois rêvé que j’y vivais, cachée dans un petit appartement ne contenant qu’un grand lit moelleux, ou au contraire dans une ancienne grange reconvertie. J’ai aussi également beaucoup couru après des amis, des connaissances ou juste des visages connus dans ces bars imaginaires que je visitais dans mes périples nocturnes. C’est à chaque fois la même ville, je le sais, j’y parviens toujours de la même manière : en dormant et en rêvant. Gluante et endormie, j’ai retrouvé dans mon sommeil mon refuge habituel dans un magasin à la fois friperie, disquaires et bouquinerie. Des livres, des vinyles et des vêtements d’occasion, sur plusieurs étages. C’est vide, calme, parfois un enfant passe, un parent marchant mollement derrière lui. Tout est en bois, les escaliers, les comptoirs, les portants et poussiéreux, je m’y faufile, laisse mes mains traîner sur les couvertures. Je fais des piles, je trie certaines étagères, et je mets de côté des livres que j’ai déjà, je crois. Je voudrai rester là pour toujours, et m’installer dans un fauteuil sous une couverture. Peut-être que le temps ne s’écoule pas dans les rêves. On n’y a pas peur. On n’a pas de morts sur les épaules qui pèsent lourds et puent de la gueule.
Et je regarde par la fenêtre, et ma sérénité s’effrite : les oiseaux ont mangé le soleil.
Je suis debout dans la salle à manger. Tout glisse, tout passe.

V – Creuser

« You see, in this world there’s two kinds of people, my friend: Those with loaded guns and those who dig. You dig. »


Clin Eastwood, alias Biondo, dans  Il Buono, Il Brutto, Il Cattivo, réalisé par Sergio Leone, 1966

 

J’ai toujours détesté les westerns. Je crois que ce que je déteste le plus, c’est le soleil qui écrase les personnages et leur fait cligner leurs yeux. Ils ont tous l’air agressif, mauvais et méfiant. Je n’aime pas ce soleil qui empêche de bien voir. Je n’aime pas trop le folklore du western. Des hommes blancs violents, des femmes victimes, soumises, effarées, des populations écrasées, tout ça pour des quêtes vénales, la plupart du temps, enfin vénale au premier regard, il y a toujours une sorte de morale derrière tout ça, une morale de pacotille, quand même. Autant que les décors en carton, le soleil plombant, les chapeaux de cuir mou et les bruits des revolvers de cinéma. La chique dans la bouche, la poussière et les alcools de merde bus d’un trait au saloon. Mais j’en retiens que chacun creuse sa tombe. Même ceux qui portent le flingue creusent leur tombe. A l’intérieur de nous, une petite vermine nous grignote à coups de pelle. Notre cœur est un organe composé de sang, de chair et de terre, une terre tendre et moelleuse. Un immense tas de terre. Un continent.  

A l’intérieur de mon corps vit une petite femme, minuscule, me ressemblant trait pour trait, parfois elle porte les traits de ma jeunesse avec des larmes le long des joues et les yeux flous, parfois elle a le regard perçant d’une femme avisée, souvent elle a le regard lointain et fatigué. Le dos, lui, est toujours courbé. Cette petit moi creuse. Elle creuse. Sans fin. Elle a entamé son travail dès que la première larme a surgi de mes yeux à ma naissance. A chaque peur, chaque angoisse, douleur ou chagrin, la petite dame creuse. Elle a une pelle, en bois clair et en métal, et elle creuse de la terre. Elle utilise parfois sa main droit, la manche relève. Elle arrache la terre du cœur. Une terre de cimetière, même si elle creuse le cœur, la chair, que le sang devrait gicler, c’est bien ma terre, la terre de mon corps qu’elle creuse. Elle est habillée. Cette petite femme ne travaille pas nue. Elle est très concentrée sur sa tâche. Elle fait des pauses, courtes, elle reprend son souffle, regarde autour d’elle, comme si un vautour aller surgir dans sa grotte rose et rouge, et elle recommence à creuser, elle creuse,  le souffle retenu, les joues rouges, à l’affût des battements du cœur qui résonnent dans sa grotte, elle creuse en suivant le tempo de la respiration, des mouvements, ne basculant jamais. elle se nourrit de ma solitude, de ma terreur, elle n’a pas peut d’être seule, elle. Elle creuse ma vie, elle empiète sur ma liberté, elle adore me voir chialer, même si son visage reste de marbre.
Ses jambes sont enfoncées dans la terre-chair. Jusqu’au bassin. Elle  élargit parfois le trou. Ou bien l’approfondit, en fonction de signaux envoyés par le corps, le cerveau -cet animal stupide- et le cœur, celui qui compte le plus. A côté d’elle, le monticule de terre ne bouge pas d’un pouce, pourtant. Que que soit la profondeur du trou, le tas de terre reste à la même hauteur. Toutefois, la petite dame à la pelle disparaît parfois lorsqu’elle s’enfonce dans la chair. Elle a complètement disparu le jour de la mort de ma mère, le 30 décembre 1997. Petit à petit, je l’ai vue réapparaître, sans aucun sourire narquois trace de méchanceté sur le visage..
Elle a beaucoup creusé depuis le 5 décembre 2017. Rognant avec énergie de-ci de-là la terre qui remplit mon cœur, elle a finit par y laisser un trou sans doute visible depuis la Lune, c’est une partie de mon énergie qui a disparu (l’énergie est un gaz, elle s’échappe à chaque pelletée de terre, elle disparaît, il faut la reconstituer soi-même, c’est un travail ingrat et qui demande de la patience, plus de patience que celle nécessaire à la petite dame dont l’unique objectif est de creuser). Quand elle met du cœur à son ouvrage, je suis physiquement en train de me vider sur moi-même, comme le sable du sablier qui tombe, comme un trou noir s’effondrant sur lui-même. Je vois la petite dame remonter la manche de son pull, elle plonge la main, les doigts repliés, et elle arrache tout. Je n’arrive pas à arrêter la dame à la pelle et aux mains pleines de terre. Je n’ai jamais bien compris comment elle fonctionnait, parce qu’il faut bien qu’elle s’arrête et que la douleur se fige. Pour que je cesse d’être pliée en deux. Depuis toujours, ce trou me fait peur, il prend trop de place : il me gêne. Je suis préoccupée par ce trou. Je me sens responsable de qui lui arrive, parce qu’avec des efforts, des choix plus malins, si je n’avais pas cette foutue incapacité à réfléchir, si j’étais femme maligne ou rusée, le trou n’existerait qu’à peine. Mon cœur n’est fait que de sang, de chair et de terre, mais de pierre, point ou peu, pas assez. Je ne me tordrai pas en deux si mon cœur avait une liaison avec la petite partie de mon cerveau dédiée à la raison. Ils grandiraient ensemble. Je serai libre et droite dans mes bottes de cuir, des santiags usées mais solides.
J’aime bien mon air de cow-boy bravache. Mais quand on me m’oublie, quand on ne m’aime pas, quand on en a fini avec moi, quand on s’essuie les pieds sur le passé, le présent et l’avenir, quand on se pend dans ma salle à manger, quand on ne me répond plus, quand on me ment, quand on m’ignore, quand on se moque de moi, quand on m’insulte, quand on me remplace, quand on me sous-estime, quand on me laisse,  quand on me néglige : quand on m’entube en long, en large et en travers, je sens s’élargir le trou, je sens les mouvements de la pelle. Je vois la terre disparaître, et je me plie en deux, je me tiens la poitrine, je suffoque. Je pleure beaucoup, je pleure souvent, et trop, parce que sinon je resterais bloquée, pliée en deux, sans respirer. Pleurer, c’est libérer l’énergie de la déception, de la jalousie, de la fatigue, du doute, des la paranoïa, de la peur. Je suis crispée, mon visage est bloqué, les mâchoires sont serrées, le cou est tendu. Et lorsque je suis pliée en deux, en gémissant, le visage plein de larmes, je sais que la petite dame, mon petit moi, travaille encore plus fort et plus vite qu’à l’habitude, elle souffle fort, elle tape dans le cœur, elle tape la chair.
Et je veux tout lâcher. Je prends conscience que je suis ce petit point posé dans une réalité absurde. Je m’observe. Je prends de la hauteur. Je flotte dans l’espace. Je me regarde,  du plafond,  je me vois, je survole mon corps, ce moi qui chouine, pleure, avec ses hoquets, sa morve, ses larmes, je me vois pliée en deux, et je continue de monter, je suis haute dans le ciel maintenant, je suis dans l’espace, je vois la Terre, mon corps n’est plus qu’un petit point puis plus rien, je ne vois plus rien, je suis un rien qui se vide de l’intérieur.

 

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IV – Verber

« Agir, c’est combattre. »


Pierre Joseph Proudhon,  La Guerre et La Paix, 1861

 

S’épuiser. S’interroger. Prévoir. S’angoisser. Se perdre. Perdre. Se pendre. Mettre fin à ses jours. S’effondrer. Abandonner. Se suicider. Attenter à sa vie. Trépasser. Mourir. Cadavérer (canner ; se décomposer).  Rentrer (ouvrir la porte, jeter les sacs de jouets pour Noël par-terre, voir le chien dans l’escalier). Appeler (« Stéphane, C’est moi ! »). Découvrir. Crier. Hurler (un prénom). Pleurer (tout de suite). Abalourdir. Taper (sur le mur). Téléphoner (aux pompiers, aux amis, à la famille). Enterrer (Organiser des obsèques, choisir des photographies, choisir des morceaux de musique, ignorer Dieu, faire un discours, incinérer).  Se lever (mais pleurer). Tomber (et pleurer encore). Chuter. Se cogner (contre le plafond de la cave, contre la chaise haute, se casser un doigt de pied). Vivre (sans respirer). Se souvenir (d’appeler les déménageurs, la Caf, la mutuelle, l’assurance, les impôts, la Sécurité sociale). Ranger (les jouets, les livres, les vêtements). Trier. Déménager (aller voir le CCAS, trouver un logement d’urgence, visiter un appartement). Jeter. Vendre (du matériel de bricolage, des jeux, des affaires de puériculture). Louer (un nouvel appartement). Respirer. Donner (des vêtements, une côte de maille, des chaussures, des livres, des DVD, une bassine à confitures). Vider. Meubler (le grand salon, la chambre des filles, la cuisine vide, ma chambre, la salle de bains, la buanderie). Remplir (le garage). Remonter (des étagères). Peindre (des murs). Réparer.  Plaquer. Ranger (des vêtements, des jouets, de la vaisselle, du linge). Remplir.  Classer (les papiers des filles, les papiers du mort, les papiers des anciennes époques). Appeler (les assistantes sociales, la psychologue, le psychiatre). Capituler. Aider. Se faire aider. Expérimenter (trouver des baby-sitters, sortir seule, sortir accompagner). Refuser. Recommencer. Théoriser (apprendre à positiver, à voir le verre plein, à voir le malheur ailleurs, à s’écouter, à moins s’écouter, à prendre du temps pour soi). Appliquer (de l’Aringel, du Bepanthene, du Dexeryl, du baume pectoral, des crèmes pour le corps). Pénétrer. Élever. Éduquer. Inscrire (à la danse, à l’éveil musical, à la crèche, à l’école, à la garderie, au centre de loisirs). Chercher (du travail, une issue, une idée, un axe, un emploi du temps, de l’énergie, de la volonté, de l’amour, du sexe, des plaisirs, des déplaisirs, du temps, de l’argent, des chaussettes égarées, de la confiance, des affinités, des désirs, des questions, leurs réponses, des raisons). Travailler. Finir. Croire. Partager. Expliquer (redire, expliquer encore, persévérer). Convaincre. Laver (la cuisine, le salon, al sale à manger, la salle de bains, les chambres, le ligne, les vêtements, la voiture, les enfants). Récurer. Rincer (être rincée). Cuisiner (des pâtes, de la ratatouille, du poulet, de la moussaka, des pommes de terre, des yaourts, des crêpes, des légumes et des fruits de saison, des produits bio et locaux, des produits éthiques et équitables, des plats équilibrés). Nourrir. Soigner (les convulsions hyper-thermiques, les laryngites, les bronchiolites, la varicelle, les rhino-pharyngites, les otites, les gastros, les angines, les constipations, les mycoses, les coups, les chutes, les piqûres). Guérir. Dormir. Se reposer.. Consoler (le chagrin, la peur, l’angoisse, la jalousie). Moucher. Nettoyer. Changer. Subvenir (aux besoins : cajoler, aimer, embrasser, rire, chatouiller, nourrir, chauffer, nettoyer). Chauffer. Refroidir (le biberon, le plat, souffler, souffler, souffler). Réchauffer. Tenir. Bercer. Serrer. Jouer (lancer des balles, faire de la musique, faire un puzzle, monter une tour, démonter la tour, laver la poupée, perdre des doudous, courir après). Chanter. Satisfaire. Abandonner (la vaisselle sale, le lit pas fait, les livres pas rangés, son ambition). Finir (le jeu, sa journée, sa vie). Conduire (chez le coiffeur, chez le médecin, à l’école, à la crèche, voir la famille, aller au musée, voir les amis). Tympaniser (Moquer. Railler. Morguer). Observer (les amis, la famille, les enfants, la vie qui s’écoule depuis la fenêtre, l’eau qui bout, le chat qui dort, le livre pas finit). Ecrire. Parler. Engueuler (s’engueuler, se haïr, le haïr). Lire (Games of Thrones, Sophie Gourion, Siri Hustvedt, Philippe Lançon). Raconter (Caca Boudin, L’Ecole de Léon, La Princesse et le Dragon, Claude Ponti). Chuchoter (des chansons, des histoires, des mots tendres). Dire (« je t’aime », « je suis fière de toi », « ton père serait fier de toi », « je t’aime plus grand que tout l’univers »).  Se dépeupler (Sentir ce trou dans son cœur qui grandit en même temps que l’univers s’étend). Savoir (faire savoir que tu sas). Apprendre (le braille, le langage des parents, les dates des vacances, la recette du flan). Ingurgiter (s’informer). Tenir (la rampe, la barre, le cap, la maison, bon). Lâcher (sortir, baiser). Boire. Vieillir. Vomir. Contester. Refuser. Rejeter (les injonctions, la norme, le système). Avaler (les injonctions, la norme, le système). Se questionner (sur sa responsabilité). S’embarrasser (de soi-même). Contredire. Se contredire. Se flageller. Ruminer (sa responsabilité, son absence, ses doutes, sa légitimité, ses désirs, sa solitude, son dépit). Cafouiller. Psychiatriser. Psychanalyser. Psychologiser (cesser de respirer quatre seconde, reprendre sa respiration, retenir sa respiration huit secondes, souffler pendant douze). Protester. Convaincre. Réclamer (du temps, de l’aide, des câlins, du calme, du répit). Râler (contre la politique, le temps qui passe, le vent, le chat qui vomit, l’âge, les pieds qui puent, le mec qui ronfle, les filles qui toussent). Tempêter. Bousculer (le meuble, la son ordre des choses, la plante qui tombe). Piauler (chouiner). Contester. Se lamenter (sur soi-même). Geindre. Aimer. Craindre. Gémir. Embrasser. Baiser. Abrander (enflammer). Danser (Beyoncé, Justin Timberlake, Zombie Zombie, Joy Division, Britny Spears). Souffler. Fumer. Soupirer. Rêvasser (oublier). Se donner. Caresser. Entreprendre (une vie amoureuse, des vies amoureuses, une vie professionnelle). Céder. Abdiquer (échouer). Se rendre. Rendre. Rentrer. Mordre. Battre. Claquer. Courir (trottiner, clopiner, ralentir, accélérer). Sauter (d’une case à une autre, d’un verbe à une autre). Faire (défaire, refaire).

 

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III – Les morts sont morts

« – Les coïncidences, me dit mon ami, sont les pires ennemies de la vérité. »


Gaston Leroux, Le Mystère de la Chambre Jaune, 1907

Le jour de mon emménagement, j’ai convoqué autour de moi une armée d’amis fidèles, esclaves d’un jour et de mon caprice : vider mes cartons, ranger, investir cet espace neuf, pour mieux effacer la maison où nous vivions à quatre et où l’ombre d’un pendu se projetait dans chacune des pièces. Quand je lavais, cuisinais, nourrissais les filles, quand je regardais un film, quand j’ai jeté les vêtements du mort dans des sacs de courses pour les donner, quand j’ai rempli, un à un, seule ou accompagnée, les cartons. Une montagne de cartons remplis de livres, de vêtements, de vaisselle, de jouets, une masse à redistribuer et ranger dans notre nouveau lieu de vie. Le jour de mon emménagement, chacun a pris à cœur de rendre cet appartement confortable, propre et coquet. Peut-être que le mort s’était glissé dans un carton, peut-être qu’il avait envie d’emménager lui aussi dans un nouveau lieu de vie, pour y passer la mort, ou bien souhaitait-il prendre des nouvelles avant de faire le grand saut ? Ce jour-là, j’ai reçu un appel vidéo du téléphone du mort. Téléphone qui était éteint et rangé avec d’autres breloques dans ma chambre (des clés dont je ne savais pas l’utilité, un paquet de mouchoirs, une carte de fidélité de l’ancienne boulangerie, quelques photos de mon enfance, des livres en désordre, ma boîte de boules Quiès).
J’ai regardé mon téléphone les yeux vides, j’ai décroché, l’appel s’est arrêté. C’est tout. C’est tout. Pas de message vocal, pas de second appel, pas de message écrit, pas de courrier. Il n’y avait pas de mot aux pieds du pendu quand il s’est donné la mort, son téléphone a choisi de m’appeler alors que je voulais le laisser éternellement au bout de sa corde verte dans ma salle à la manger. Mais non, cette sorte d’esprit résiduel, de spectre dont le courage est aussi limité que sa capacité de communication se serait dit : « Tiens, passons un coup de fil, c’est le bon moment ». Pour quelle raison, au juste ? C’est très obscur : tu voulais prendre des nouvelles ? Me donner un conseil ? Faire un bisous en passant ? A la suite de quoi, quelques menus incidents techniques et logistiques ont eu lieu au fil des mois dans mon nouvel appartement : la perte mystérieuse des papiers de la voiture (qui, bien entendu, étaient rangés à leur place), des ampoules claquant les unes après les autres, un jouet sonore se déclenchant tout seul lorsque j’éteignais un plafonnier. Rien d’inquiétant, une accumulation agaçante de petits faits que quelques-uns pourraient qualifier d’événements légèrement surnaturels, voire paranormaux.
Les fantômes, vraiment, c’est non. Non non. Je les brûle. Je les écrase. je les enferme dans une bouteille remplie de leurs propres morves, ces ectoplasmes qui veulent envahir mon espace privé. Une ange au-dessus de mon épaule ? Une étoile dans le ciel ? Un esprit bienveillant toujours là pour moi ? Je t’en foutrais, de ces balivernes de comptoir, de ces mensonges pour se rassurer qu’une forme de vie existe après la mort ! Parce qu’est quand même ça, l’idée : la mort n’est pas la fin de la vie, elle serait un nouvel état. Tu parles d’une vie, c’est tellement enthousiasmant : pas de corps, pas de besoins physiques (tous les trucs sympas dans la vie sont quand même majoritairement physiques : manger, boire, baiser), à peine un nuage de gaz, personne ne te voit, personne ne te doute de ta présence ou alors il faut en avoir envie, pas moyen de communiquer… Sauf en pétant des ampoules, en s’incrustant sur des photos (toujours prises la nuit ou dans des endroits sombres et glauques comme un ancien sanatorium ou une église), en faisant tomber des objets ou en déclenchant des trucs électroniques chez toi. Un moyen de communication pas du tout flippant, donc. A quoi ça sert, bordel, de téléphoner, quand on est un fantôme ? Super agréable pour l’autre personne au bout du fil, qui n’a droit qu’aux emmerdes (parce que pardon, ça m’a coûté cher en ampoules) et flippe peut-être (franchement, les fantômes n’ont pas une image très positive dans la culture populaire). Alors qu’il suffirait, je sais pas moi, de prendre un stylo bic et de laisser un post-it ? De rendre des services (« Chéri, les papiers de la voiture sont cachés dans le tiroir sous un papier de l’école, bisous ») ? Le fantôme pourrait préparer l’apéro, le repas, descendre les poubelles ? Parce que sinon, quel est l’intérêt d’envoyer des « messages » incompréhensibles, je ne comprends pas, je ne comprends pas, je butte sur cette question, de la légitimité du fantôme. A venir t’envahir et à laisser des traces, comme un escargot quand il se déplace. Une morve bien gluante. Sauf qu’on ne déguste pas les fantômes avec de l’ail et du persil (cela dit, je ne mange pas d’escargot non plus). Il a besoin d’aide ? Il ne sait pas où il est ? Il est là ou non ? Il peut pas choisir une bonne fois pour toute ?Et de quel droit est-il là ? Quelle est la légitimité du fantôme à envahir nos intimités ? Je le vis comme une intrusion permanente. Quand je suis absente, le spectre du défunt se balade-t-il  dans mes robes ? Il renfile peut-être mes culottes, ouvre mon frigo d’un air désapprobateur… Se repose-t-il dans mon lit ? Fouille-t-il dans mes papiers ? Il me regarde quand je suis là avec un homme ? Est-ce qu’il se promène avec sa corde autour du cou, et profite de mon compte Netflix ? Les fantômes sont des corniauds, des délinquants, qui font squattent, les pieds sur le canapé (en visant mes ampoules avec un lance-pierre).
Les fantômes ont-ils le droit de venir nous susurrer à l’oreille leur mal-être ? Leur petit souci de passage dans l’au-delà ? Leur besoin d’apaisement ? Les vivants, ce sont eux qui ont droit au repos, non ? Qui ont droit au calme, à la sérénité ? Ce sont les vivant qui méritent de profiter de la vie. Les morts, restez entre vous. Jouez à la belote, si vous voulez. Ou même, soyez utiles : défendez la veuve et l’orphelin (hey, ça tombe bien, c’est ce que nous sommes, à la maison).
Pour être honnête, j’ai écouté les conseils avisés d’amis et de connaissances, chacun et chacune ayant des histoires personnelles très fortes en lien avec des proches décédés. Des histoires qui ébranlèrent mes bonnes vieilles certitudes, je l’admets. Et je n’entends pas ici remettre en cause ces histoires, parce que c’est important pour ces personnes, et qu’elles m’ont parlé doucement, sans injonction, sans vouloir à tout prix de me faire changer d’avis. On m’a dit de rester assise avec une bougie dans la main, la fenêtre ouverte. J’ai vraiment essayé, mais j’en ai vite eu marre d’essayer de penser à rien, alors j’ai préparé mentalement les menus de la semaine et pis j’ai fini par fumer une clope. Je n’ai absolument aucune patience pour attendre que les fantômes se manifestent, ou s’en aillent pendant que je fais brûler la bougie de secours en cas de panne électrique. Ce n’est pas  moi de faire un effort. Ce n’est pas moi le problème. Je suis la survivante. Je suis celle qui se tient debout. Je suis celle qui respire encore, qui chie, pisse, boit, mange, rote, baise, embrasse, cajole, habille, organise, improvise, promène, je suis la femme debout devant ses enfants et pas un résidu d’humain inutile. Désolée pour toi, cher mort, mais je ne t’aime pas.
Je ne leur laisse pas une chance, alors je les ignore. Ils n’existent pas. Des coïncidences malheureuses ne font pas des fantômes. Une fois les ampoules changées avec un bon voltage, en suivant les conseils de l’électricien, plus aucune n’a sauté. J’ai déplacé le puzzle sonore et il ne se déclenche plus. J’ai instauré un système de rangement de mes papiers, pas formidable mais suffisant. On peut décider de voir des signes, je les ignore, je ferme la porte et je file vivre ma vie. Il n’y a pas de vérité, des vérités, dans ma vérité, les morts sont morts (et ils nous foutent la paix).

 

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II – Brûler des fantômes


[…]
« Je suis ce temple vide où tout culte a cessé
Sur l’inutile hôtel déserté par l’idole ;
Je suis le feu qui danse à l’âtre délaissé,
Le brasier qui n’échauffe rien, la torche folle… « 

[…]

Marie Nizet, La Torche, 1923

 

Et alors c’est terrible, ce bagage. Il est laid. Il a la tronche de la mort. Une femme avec la mort en sac à dos. Une femme de 40 ans avec deux enfants et un mort dans sa salle à manger. Tu l’envisages, toi, la vie, avec ce bagage dont le contenu dégueule à la moindre occasion ? Et le contenu, tu l’as vu le contenu ? Je fais quoi avec ce mort encombrant qui s’ajoute à mes autres morts ? Je lui créé un culte ? Je lui octroie une médaille du courage ? Je lui dresse un flambeau ? Ce mort, ce nuage au-dessus de ma tête, je dois le vénérer et le remercier de faire de moi ce que je suis aujourd’hui, une merde seule et gémissante ?  Pourquoi je dois garder cette marque à vie sur mon cœur ? Une marque au fer-rouge, « veuve » sur la peau.

Le quotidien avec ce bagage sur le dos. Se lever, préparer les petits-déjeuners, veiller à ne pas oublier le livre de la bibliothèque de l’école, aux couches et au change, à bien mettre les chaussures à Velcro et pas à lacets, sourire à l’auxiliaire de puériculture à la crèche, oui elle a bien mangé ce matin et elle a bien dormi même si elle a toussé, et partir à l’heure pour ne pas éveiller des soupçons de fainéantise, parce que je ne travaille pas, moi, j’ai tout mon temps, je peux regarder le temps passer seule sur le balcon de mon appartement en fumant des clopes et en buvant des cafés. Le soupçon de légitimité que tu as quand tu ne travailles pas et qui s’ajoute sur le bagage de la mort, et de l’isolement, et de la solitude, en plus de pas être une maman très sophistiquée, pas la femme de quarante ans aux cheveux ondulés et entretenus, ce soupçon pèse lourd comme les reproches que tu te fais le matin, le midi, le soir. Quand tu es restée sur le canapé à dormir, que tu ne t’es pas lavée, que tu as regardé ton téléphone dans la cour de l’école devant les autres parents qui discutent sortie scolaire et maladie infantile, droit dans leurs bottes sur leur trottinette, avec la mort derrière ton épaule qui te juge, et le lave-linge rempli qui te regarde en te disant « mais qu’est-ce que tu fous, bordel ? ». Mais vis, vis, c’est pas ta faute, mais vis, quoi, profite, tu vas voir, prends du temps pour toi, ça va aller, ça passera, tu verras, tout recommencera, mais je veux vivre, moi, j’ai rien demandé, jusqu’ici ça passait crème. S’agit juste de faire avec. Tu ferais avec, toi ? Et je représente quoi, dans ce tas de merdier qu’est la société, ce tas de morts et de dépressions, et de maladies, et de solitudes qui s’empilent et qui croissent et qui s’affrontent, je suis quoi, ce petit point qui essaie de s’accrocher désespérément aux wagons. Un petit entre deux états. Une femme, une mère.
Alors quoi ! Il s’agirait de ne plus être, il s’agirait que je cesse de vivre, il ne s’agirait que d’être une mère, une maman, un objet maternisant, du lait jaillissant des seins jusqu’aux lèvres, la maternité conquérante, un corps de mère, mais plus un corps de femme, plus une femme à aimer, juste un fantasme. Une veuve. Une maman. Une maman et une veuve. Un animal à deux têtes. Alors quoi, voilà, je ne suis plus ce que j’étais et je ne veux pas être celle qu’on veut que je sois. Un corps social non identifié, un parent isolé, je ne suis plus qu’une entité dévastée, coincée dans une solitude monstrueuse. Une monstrueuse, ogresse solitude, chevillée au corps, comme une amoureuse collante qui me lécherait la gueule le matin, le midi, le soir, sans me donner un souffle d’air ni l’ombre d’une respiration. Alors quoi, ça y est, c’est fini, ton souffle sur ma peau, les cheveux emmêlés, ta langue, les haleines chaudes et les corps haletants, la surprise et le plaisir, la peur, l’excitation, mais quoi, moi, je les veux, les caresses, la maladresse, le rire, le silence et l’émotion, je veux le cœur battant et l’instant figé, l’éternité d’un baiser, je veux exister, je veux écouter, je veux exciter, je veux la peau et la salive et la transpiration, je veux le doute et la joie, je veux que ça soit raté et qu’on recommence, je veux qu’on s’en foute. Je veux me réveiller un matin et ne pas être seule dans mon lit, je veux ça une fois, juste une, dormir, sans au bout de la nuit le réveil en solitaire.

Je veux un réveil au moment sans repenser à une corde verte et des charentaises au sol, sans penser  à la paire de lunettes rangée avec les cartes de condoléances, sans penser à ce qu’a été cette vie mais en fixant la ligne d’horizon du présent. Viens un peu avec moi, reste. Sans nos fantômes, ces fils de mort, là, eux, je les veux enterrés, ou envolés ou brûlés. Brûlons des fantômes. Brûlons la tristesse et la colère et l’incompréhension et les regrets, dans une grande fête païenne de la nouvelle vie. 

 

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I – Comment traverser la foule

Spirit of my silence I can hear you, but I’m afraid to be near you

And I don’t know where to begin

And I don’t know where to begin

Sufjan Stevens, Death With Dignity

J’avais envie d’écrire un livre pour tout raconter, un livre grave et léger, plein d’autodérision, de pirouettes intellectuelles, d’interpellations, de questionnements, une sorte de stand up couché sur le papier, on m’aurait invitée dans des émissions de radio pour rire avec moi et dire « mais quel courage aussi ! ». Je veux écrire un livre et être dans la lumière, pour regonfler mon ego.

Mais je ne sais pas comment commencer ce putain de livre. Ce putain de bouquin. Je ne sais pas comment l’écrire. Je ne sais pas ce qui compte le plus : un cœur qui bat ou un homme pendu, un homme pendu dans ma salle à manger, un homme pendu en charentaises, des charentaises à la mode, grises et rouges, un homme pendu dans ma salle à manger en charentaises dans ma salle à manger en charentaises à la mode, avec ses lunettes encore sur le nez, pendu dans ma salle à manger, une corde verte accrochée à l’escalier, accrochée avec un de ces petits bidules d’escalade, qu’on achète au magasin de sports, même lorsqu’on ne fait pas d’escalade, un mousqueton, un objet qui doit représenter la sécurité pour celui qui escalade, un objet rassurant, une corde verte, des charentaises, les lunettes, l’escalier. Le mur jaune, les cadeaux de Noël dans ma main, la corde verte, le chien dans l’escalier, la barrière de sécurité fermée, l’immobilité, la lumière allumée, les charentaises, les lunettes. Je ne sais pas ce que j’ai fait, hurler, poser les cadeaux, je sais qu’avant de les poser sur le tapis de jeu de ma fille de cinq mois par terre, j’ai vérifié qu’elle était absente, mais je ne sais plus à quel moment j’ai crié, j’ai ouvert la porte en l’appelant par son nom, en espérant qu’il réponde, parce qu’il ne répondait pas à mes messages et je suis rentrée plus tôt parce que d’habitude il répondait à mes messages mais là il ne répondait pas à mes messages, et j’étais dans les magasins de jouets à faire des choix seule dans les magasins remplis de grands-parents agacés et de parents fatigués et nous n’étions qu’un mardi vingt jours avant Noël, et il faisait beau et pas très froid, il faisait beau, la lumière était allumée, le chien était dans l’escalier derrière la barrière de sécurité, j’ai acheté les cadeaux de Noël des filles, tu devais attendre les ouvriers pour la gouttière, tu étais seul à la maison, en chaussons, tu as fumé une cigarette à la cave, tu as trouvé la corde verte, tu as trouvé le mousqueton, l’escabeau était sorti, l’escabeau était sorti parce que je voulais accrocher un mobile au plafond, un petit mobile pour les filles, avec des pompons roses, un mobile que j’avais fait, quand je remplissais mes heures de chômage en fabriquant des objets, tu étais dans la salle à manger, pendu à l’escalier, avec tes chaussons, tes lunettes sur le nez.

J’ai hurlé, j’ai appelé au secours, j’avais mon téléphone, les pompiers sont arrivés, avant eux la voisine, et son fils, et le pharmacien, j’étais sur le trottoir je ne suis pas entrée dans la maison, une passante s’est arrêtée, elle était indiscrète, elle disait : « ça va aller, votre mari va bien aller, les pompiers arrivent, que s’est-t-il passé », je savais que tout était fini, tu avais le visage inerte, tes chaussons aux pieds, les lunettes sur le nez, j’étais sur le trottoir, je pensais que rien de ce qui était en train de se passer n’était réel, ce n’était pas possible, c’était un film un peu, se suicider pendant que je faisais les achats de Noël, c’est absurde, complètement con, même pas sympa du tout en fait, je suis en colère aussi, et j’ai peur, très peur, je pense à mes filles. A. et S. Elles ont deux ans et demi et cinq mois. Elles sont deux minuscules êtres humains, deux petites filles heureuses, inconscientes, qu’il faut protéger, aimer, chérir c’est plus que la prunelle de mes yeux c’est plus que ma chair, ces deux enfants qui sont des personnes à qui l’on vient d’arracher une partie du cœur, et je dois retrouver cette partie, en fabriquer une autre au mieux, remplacer ce qui manque, trouver un substitut, et je me dis alors qu’elles vont me détester, elles me détesteront, toujours. On m’a dit un jour que les enfants avaient le droit de ne pas aimer leurs parents, que ce n’était pas pour cette raison qu’on faisait des enfants. J’étais confrontée à une telle solitude, un immense et profond trou noir à ce moment-là, il fallait vivre sans lui, et sans l’amour de mes filles, et je tapais sur le mur en pleurant, il fallait appeler la nounou, appeler un copain pour aller chercher les filles chez la nounou, et les faire garder, et penser au chien qui ne peut pas rester là, et penser au médicament pour A., elle doit le prendre tous les matins et tous les soirs, et prévenir mon père, et prévenir la famille de Stéphane, prévenir les amis les plus proches, pour m’accompagner là tout de suite, alors que Stéphane est déposé sur le canapé, que les pompiers ont cessé d’essayer de le réanimer, qu’il est installé sur mon canapé sous ma couette, les chaussons sont par-terre, le pantalon a été découpé, ou le pull-over, je ne sais plus, et la voisine a déjà appelé les pompes funèbres, elle me dit : « Je ne sais pas si j’ai bien fait, elles sont au bout de la rue », et je dis « oui oui bien sûr, merci », et les amis sont là, la police ensuite. Je parle à Stéphane allongé sur le canapé : « Pourquoi tu as fait ça ? », mais je ne le touche pas, jamais, non, toucher les morts ça me dégoûte profondément. Quand j’étais petite fille, enfin j’avais onze ou douze ans, mon grand-père est mort, le père de mon père, nous étions allés le voir en famille à la morgue de la clinique où il était décédé. C’est la clinique où mes sœurs, mon frère jumeau et moi-même étions nés. Le bâtiment n’existe plus de nos jours. Mon grand-père reposait dans un salle glacée, il avait le teint jaune, ma tante pleurait, et l’un après l’autre, les membres de ma famille sont allés l’embrasser sur la joue. Je trouvais cela vraiment dégoûtant, toutes ces salives mélangées sur la joue jaune de Papounet -c’est ainsi qu’on l’appelait, même s’il m’avait demandé que nous l’appelions « Dad », ce qui nous avait fait beaucoup rire- et son teint jaune m’effrayait aussi, j’ai regardé ma mère et elle a compris, elle m’a dit que je n’étais pas obligée. Quand j’ai vu Stéphane, pendu, une corde verte d’escalade autour du cou, fixée à la rambarde de l’escalier, son teint déjà jaune, immobile, j’ai compris tout de suite, je ne me suis pas approchée, je ne pouvais pas, je déteste les choses mortes, même les mouches mortes me dégoûtent, elles étaient en vie et hop, c’est fini, elles sont par terre, elles ne volent plus. Je ne sais pas si la mort me fait peur, les choses mortes me font peur. Et puis tout ce qui entoure la mort est pénible, long, compliqué. Il faut attendre, répondre à des questions, on va fumer dehors, dans la cours où il fait un froid de gueux, nous sommes le 5 décembre, il fait vraiment froid, j’ai mal au dos, je suis pliée, une longue douleur, je prends un Doliprane, je voudrais pouvoir dormir et me réveiller dans trois mois, bien au chaud, dans un lit moelleux, mes filles à côté de moi, au printemps naissant. Mais je suis dans la cour, il y a la police, ils sont dans la maison, un ami est venu chercher des affaires pour les filles et prendre le chien, je fume des cigarettes. Et puis il faut attendre le médecin légiste, nous attendons dans la rue, devant la maison, le quartier entier nous regarde. La boulangère apporte des petits pains. Ils sont très gentils dans cette boulangerie où l’on peut aussi acheter du vrac, des savons produits localement et des petits objets d’art. Le pain est très bon, c’est du bio, c’est cher mais nous étions contents que la boulangerie ouvre, ça met de la vie dans le quartier et nous pouvions acheter du bon pain sans aller dans le centre de la ville. Je suis avec mon sachet de petits pains, je ne sais pas quoi en faire. Le médecin légiste est coincé dans les bouchons à Lille, il est environ 17h, ou plus, il fait nuit, le médecin légiste arrive, tout dure longtemps, très longtemps, j’ai froid, j’ai encore mal au dos, je voudrais être avec mes filles, je sais qu’elles vont bien, je voudrais que tout soit terminé, être au printemps, être loin, être dans un monde parallèle où on ne se pend pas dans la salle à manger, je n’en reviens pas. Le médecin légiste ne demandera pas d’autopsie, je suis soulagée, ça peut prendre du temps, retarder les obsèques. La police s’en va. Le monsieur des pompes funèbres arrive, tout s’enchaîne, je vais choisir des vêtements, un jean, une chemise rouge à carreaux, un gilet gris qu’il aimait.

Les pompes funèbres emportent le corps de Stéphane. Mon amie Maryse, qui est là depuis des heures me semble-t-il, fume avec moi dehors.