La nouvelle paire de baskets

LE BALLON

Si tu marches dans une rue, en comptant le nombre de pavés, tout écoutant de la musique et en vérifiant que le rythme de tes pas colle avec celui de la chanson, alors qu’autour de toi le monde se développe comme une carie, peut-être parviendras-tu à destination en ayant réussi à sauvegarder une partie de l’enfance en toi.  Mais si tu rentres chez toi et que dans ton crâne, chaque minute de la journée pèse aussi lourd que du plomb, c’est t’as lâché l’enfance, depuis longtemps. Ou peut-être ton enfance t’a lâchée. Elle prend vite la tangente. On grandit, on grandit, on saute de pavé en pavé et ils sont de plus en plus espacés. On fait de grandes enjambées. La tête n’est plus tournée vers le sol, le regard porte plus loin. Dans le crâne, les couches s’accumulent.
Tu vas vieilli.  Ton cerveau a poussé jusqu’à sa limite maximale, la partie souvenirs poussant les meubles, les mauvais ici, les bons ou pas si pires essayant de rester au front, repoussant les traumatismes. Le quotidien n’est plus qu’une suite de minutes, ajoutant des soucis aux tracas. Tu ne t’en rends pas compte, parce que tu t’es fixé des objectifs de vie précis. Et ta tête, elle, a grandi si vite qu’elle n’a peut-être pas tout aménagé comme il faut. Elle ne trie plus, elle emmagasine. Elle stocke tout. Au lieu de mettre des engrenages, de tirer des ficelles, et de tout tirer vers le haut, le cerveau ne prend plus de décisions sauf celles qui sont automatiques. L’extraordinaire s’est évaporé et ton cerveau a gonflé sans s’enrichir. Tu vois, à chaque information que tu ingères, une couche en plus se créé, les études, le loyer, le travail, le pognon, un peu de vacances de temps en temps. Et la tête ne devient plus ce qu’elle était, il ne s’agit pas de s’aimer soi-même en réalité, il s’agit de survivre à soi-même. Oh, tu vas les contourner, les obstacles, au prix de ton effacement. Gentil petit ballon de baudruche, même pas rigolo à trimbaler avec son teint de ciment.
Tu peux la chercher, l’aiguille dans la meute de foin qui crèvera ce ballon. Quand tu vieilliras encore, le processus s’inversera peut-être paisiblement si les couches se réduisent, disparaissent ou, finalement, s’accordent. Tu pourrais même essayer dès maintenant, mais il faudrait du temps, de l’espace, pour retrouver de la légèreté dans ta tête et dans tes pas.

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POUM

Bonjour,
Les pages « Histoires personnelles » sont en pause. Pourquoi ? Eh bien ce projet d’écriture est en train de devenir un éventuel objet littéraire. Avec des textes retouchés, des chapitres inédits, des corrections, des modifications, du nouveau, bref, vous l’avez compris, c’est en train de venir un manuscrit destiné à être présenté à des éditeurs.
J’ai donc décidé d’ouvrir une nouvelle page pour continuer à écrire sur moi, parce qu’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, parce que je suis mon sujet préféré. Moi, maman, chômeuse, ancienne journaliste, autrice, pigiste parfois, chargée de ménage-cuisine-propreté-linge-courses (bref, mère au foyer solo).
Etre mon sujet préféré ne s’agit pas que je suis la personne que je préfère, que je m’aime démesurément ou que j’ai un ego surdimensionné. Enfin, si, peut-être bien, oui, que mon ego puissant, mais un peu à l’étroit dans la personne que je suis. Coincé dans une prison peu confortable et satisfaisante, mon ego a pris une rincée et se retrouve tout rétrécit, comme un pull en laine après un lavage en machine à 30°. Ecrire pour moi, pour redonner à mon ego un peu de son éclat d’antan (quand j’avais trois ans et que j’étais le centre de mon monde), garder le goût de l’auto-biographie. Un peu fictionnesque tout de même, parce que ma vie, elle est plus drôle avec des fleurs volantes qui parlent, des immeubles qui marchent et des voitures qui portent des chaussures. Surtout que j’adore ça, les chaussures. J’adore acheter de nouvelles baskets, encore plus si elles sont d’occasion et qu’elles mo vont parfaitement. quand on grossi, c’est le seul truc qui ne va pas changer, grosso modo : nos pieds. ma pointure ayant toujours été la même, je me fais plaisir en gardant des chaussures dans mes meubles pas adaptés et pleins à craquer. J’ai cinquante fois la même paire de baskets, mais elles sont toutes différentes, comme chacune de nos histoires et comme chaque accroc que l’on fait à notre vie intime.
Aujourd’hui, j’ai rencontré un homme dans la rue. Il portait un pantalon beige, qui marchait droit devant, sans réfléchir, et je marchais tête baissée, près de la porte de mon immeuble, en cherchant dans mon sac à dos en bazar le trousseau de ce qui me permettrait de retrouver ma caverne où je vis avec ma dépression (et mes deux filles). Il portait de gros écouteurs sur son crâne chauve. On s’est pas tout à fait percuté parce qu’on s’est évités à la dernière seconde, lui reculant légèrement sur sa droite, moi également, avant que nos corps se percutent. Mais notre élan et nos retraits synchronisés ont créé une vague, un souffle allant et venant entre nous. « Oh, pardon », c’est tout ce que j’ai pu dire à ce garçon qui a levé la tête et a jeté ses yeux sur moi avec plein de surprise. Il a juste levé ses mains, hop, ça va, c’est ok, il a souri et il est reparti et moi, j’tais là, comme deux ronds de flan, à me demander où il allait, pourquoi je ne l’avais vu avant, comment il s’appelait, comment je pouvais le joindre, s’il sentait un peu la transpiration comme il en avait l’air, une transpiration fraîche, très légèrement salée, une sueur saine et que j’avais envie de boire. Il portait une paire de vans un peu vieillies, des basses, noires, il a souri, il est parti, je n’ai pas donné de numéro de téléphone sur un petit morceau de papier, je n’ai pas réussi à lui parler, à savoir quoi faire, alors qu’en un fraction de seconde, pendant ce laps de temps où nos corps ont presque failli se toucher, une vie éternelle s’offrait à nous.